La gloire des vaincus
A défaut d'être la plus titrée des Ferrari de compétition, la 330 P4 est la plus mythique de toutes. La beauté de son dessin, l'intensité du combat avec Ford, et son titre mondial dans le Trophée international des prototypes, en 1967, ont sublimé la mémoire de la 330 P4.
Le
match Ford-Ferrari a acquis toute son ampleur en 1966. Désormais rodé,
le constructeur américain misait sur la redoutable Mark II parvenue à
maturité. Ferrari lui opposait un matériel profondément transformé.
Dévoilée lors de la conférence de presse de février
1966, à Maranello, la 330 P3 succédait à la série
des « P2 » avec une nouvelle carrosserie, sculpturale, réalisée
par le carrossier Sport Cars sur un empattement de 2,40 m. L'étude avait
été menée par l'ingénieur Mauro Forghieri. La structure
était composée d'un châssis tubulaire renforcé de panneaux
d'aluminium qui en faisaient presque une monocoque. Le moteur douze cylindres
en V conservait le volume de 4 litres de la précédente génération,
Ferrari refusant de suivre son concurrent américain dans la surenchère
à la cylindrée. Avec une distribution par deux doubles arbres à
cames en tête et une alimentation par injection Lucas, la mécanique
Ferrari fournissait 420 ch à 8200 tr/min. Elle était liée
à une boîte de vitesses allemande fournie par ZF.
Freinée
par des troubles sociaux, l'usine Ferrari ne parvilent à fabriquer que
trois 330 P3 pour la saison 1966. Elle effectue sa première apparition
en course aux 12 Heures de Sebring, le 26 mars 1966, mais elle est trahie par
sa transmission. Le mois suivant, à Monza, la 330 P3 gagne; elle échouera
à la Targa Florio, puis se rattrapera à Spa-Francorchamps.
Les
24 Heures du Mans constituaient l'enjeu essentiel de l'année, et rarement
confrontation avait été aussi attendue. Finalement, les 330 P3 s'inclinèrent;
les trois Ford qui composaient le tiercé gagnant passèrent la ligne
d'arrivée en formation, avec en tête l'équipage Bruce McLaren/Chris
Amon. Les deux belligérants ont eu le courage et l'élégance
de s'empoigner de nouveau en 1967.
Pour contrer la nouvelle Ford Mark IV, Ferrari
élabore la 330 P4 en la construisant en trois exemplaires. En apparence,
la caisse est peu retouchée par rapport à celle de la 330 P3, mais
la mécanique est améliorée. Le moteur V12 est revu en profondeur
par l'adoption de culasses à trois soupapes par cylindre et le déplacement
des tubulures d'injection entre les arbres à cames. La puissance atteint
ainsi 450 ch. Une boîte de vitesses « maison » se substitue
à la transmission ZF, déficiente en 1966. Pour ses clients fidèles
(Nart, Filipinetti, Francorchamps et Maranello Concessionnaires), Ferrari confectionne
les 412 P, semblables à la P4, mais se contentant de la mécanique
de la P3.
A Daytona, Ferrari prend sa revanche sur Ford en le battant sur son
terrain: trois voitures paradent côte à côte à l'arrivée
(le Spider 330 P4 de Bandini/Amon, la Berlinette 330 P4 de Parkes/Scarfiotti et
la 412P du Nart). La 330 P4 n'est pas engagée à Sebring, mais elle
s'impose à Monza, en l'absence des Ford. En revanche, la Ferrari s'incline
à Spa face à la Mirage de Jacky Ickx. Aux 24 Heures du Mans, la
lutte est plus indécise. Les Ferrari se défendent vaillamment, mais
Ford triomphe. Deux Mark IV, aux première et quatrième places, encadrent
les Ferrari de Parkes/Scarfiotti et de Mairesse/Beurlys.
Malgré cet
échec, Ferrari devance Ford au classement du Trophée international
des prototypes avec 31 points contre 22. En revanche, Porsche est en tête
avec 32 points! Ferrari doit donc courir à Brands Hatch pour se débarrasser
définitivement de sa rivale allemande. Bien sûr, les Porsche à
moteur 2,2 litres s'inclinent. Avec cette défaite, Ferrari obtient le titre
mondial.
Souvent exprimée par l'image trop simpliste et trop manichéenne
du petit artisan abattu par le géant industriel, la saison 1967 symbolise
le point culminant d'une grande époque du sport automobile.
Extrait de Les 50 légendes de l'automobile de Serge Bellu