Bentley 4.5 litres

De 1924 à 1930, les Bentley exercent une écrasante domination dans la (toute jeune) course d'endurance des 24 Heures du Mans. Elles y remportent 5 victoires en 6 participations. La 4,5 litres, et plus spécialement la version à compresseur, capable de dépasser 200 km/h, demeure la plus fameuse de toutes les Bentley.

Walter Owen Bentley participa dans sa jeunesse à la conception de locomotives. Le créateur de la célèbre marque automobile (qui allait par la suite passer sous le contrôle de Rolls-Royce, pour y perdre en originalité ce qu'elle y gagna en sécurité financière) ne cacha jamais son penchant pour ces longues et lourdes machines...
C'est avec une quatre-cylindres de 3 litres que débute l'histoire, après que W.O. Bentley s'est fait la main en transformant de petites voitures françaises, les D.F.P., qu'il importe en Grande-Bretagne, puis sur des moteurs destinés à la balbutiante aviation de combat engagée dans la Première Guerre mondiale. Nous sommes en 1919.
Le coeur de la première Bentley est une belle pièce de mécanique, sur laquelle on trouve les principaux composants qui seront désormais utilisés sur toutes les voitures de la marque : pistons en alliage, arbre à cames en tête, culasse multisoupape notamment. La 3 litres se veut sportive et, si des carrosseries très citadines l'habillent le plus souvent, les versions torpédo sport quatre places (on dirait aujourd'hui 2+2) vont bientôt écumer les compétitions.

En six ans, 5 victoires au Mans!

Mais c'est grâce aux 24 Heures du Mans, que l'Automobile Club de l'Ouest a l'heureuse idée d'organiser en juin 1923, que la firme Bentley va asseoir sa réputation velouté, vélocité et, surtout, solidité.
Dès 1924, la Bentley 3 litres de Duff et Clément gagne les 24 Heures du Mans. Suivent deux années «sans», puis la victoire au Mans revient dans le camp Bentley grâce à la nouvelle 4,5 litres. En fait, cette voiture est un panachage du châssis de la 3 litres et d'un moteur inédit dérivé du tout récent six-cylindres 6,6 litres de celle qui deviendra la fameuse Speed Six. Ce six-en-ligne est très proche du 3 litres et, dans un premier temps, sa cylindrée est justement fixée à 4,5 litres. Mais, au cours de tests routiers, la future six-cylindres est dominée par la nouvelle Rolls-Royce six cylindres. Bentley décide alors de lui donner du « coffre », et la capacité est portée à 6 597 cm3 par augmentation de l'alésage.
Amputée de deux cylindres, c'est cette mécanique qui devient celle de la 4,5 litres. Elle n'est pas, et de loin, la plus puissante du moment, mais sa fiabilité lui permet de renouer avec le succès au Mans, grâce à l'équipe Davis-Benjafield, et dans d'autres épreuves...
L'année suivante, en 1928, Woolf Barnato et Tim Birkin l'emportent sur l'unique 4,5 litres rescapée. La Speed Six s'impose ensuite en 1929, avec le même équipage (succès complété par les deuxième, troisième et quatrième places grâce à des 4,5 litres!), puis en 1930, avec Barnato-Kindstor.

Le compresseur de sir Henry...

Sir Henry Birkin, alias Tim, est en cette fin des années 20 un spécialiste incontesté du Mans, mais aussi un excellent pilote sur tous types de terrain. Trouvant la 6,6 litres un peu lourde et la 4,5 litres légèrement bridée en puissance pure, il décide de greffer sur celle-ci un compresseur Villiers-Roots.
Le patron, pour sa part, est totalement hostile à la suralimentation. Mais, peut-être pressé par Barnato ou se rendant aux arguments d'un excellent pilote doublé d'un précieux client, il consent à intégrer à sa gamme celle que l'on appellera la Bentley Blower. Ce modèle demeurera marginal : entre 50 et 54 exemplaires en seront fabriqués; 50, c'est de toute façon le chiffre requis par le règlement des 24 Heures du Mans. De toutes les Bentley présentes dans la course d'endurance, la Blower est de loin la plus puissante : si la version de base développe 175 ch, les voitures destinées à la compétition délivrent entre 220 ch et 230 ch aux alentours de 4 100 tr/mn. Même la titanesque 6,6 litres n'a pas fait mieux (190 ch à 200 ch).
Mais c'est W.O. Bentley qui a vu juste trop fragiles, les voitures suralimentées engagées en 1930 abandonnent, à commencer par celle de sir Henry lui-même! Toutefois, sur des distances moins éprouvantes, la voiture peut faire une honorable pointe de vitesse. Tim Birkin lui offre son heure de gloire lors du Grand Prix de France, en 1930, lorsque sur le circuit de Pau, pourtant tourmenté, il termine second, sur les talons de la svelte Bugatti Type 35 de Philippe Etancelin. Ettore Bugatti, vexé de constater que ses chères voitures ont failli subir la loi de ce mastodonte, lui décerne le sobriquet de « camion le plus rapide du monde ».
De la locomotive des débuts au poids lourd de course, pour W.O. Bentley la boucle n'est-elle pas bouclée?

Au volant de la Bentley 4,5 litres : Un « camion » délicat!

La Bentley 4,5 litres fut l'instrument de légendaires exploits signés Barnato, Birkin, Clément, etc., comme l'automobile préférée de la gracile madame Victor Bruce.
Cette tradition féminine est aujourd'hui assurée par Ann Shoosmith, première présidente du Bentley Owners Club, dont la voiture est encore capable de filer à 150 km/h.
«C'est une automobile bien équilibrée, commente Ann, différente du modèle à compresseur, qui porte tout le poids de celui-ci sur l'essieu avant. La boîte de vitesses est également plus douce que celle de la 4,5-litres suralimentée, mais elles ont toutes les deux des rapports très courts. La réponse à l'accélérateur, situé au centre du pédalier, est bonne, bien que le moteur ne prenne son régime maximum que sur circuit, en insistant beaucoup!
« La direction est précise et rapide, commandée par un grand volant à jante épaisse qui n'est pas de trop pour manoeuvrer car, si ses dimensions sont proches de celles d'une familiale actuelle; la Bentley possède un immense rayon de braquage nécessitant énormément d'espace! »

La Bentley 4.5 litres à la loupe

Avant la Première Guerre mondiale, Walter Owen Bentley est, en Grande-Bretagne, importateur des D.F.P. (Doriot- Flandrin-Parent, construites à Amboise), et s'amuse à transformer la prosaïque petite torpédo française en voiture de sport. L'une de ses modifications notables est l'emploi de pistons en aluminium à la place des pièces en fonte : une grande première en Angleterre. Pendant le premier conflit mondial, Bentley dessine des moteur destinés à l'aviation, dont beaucoup équiperont les appareils de chasse britanniques. En 1919, il crée sa propre affaire, étudiant une belle voiture dont le quatre-cylindres 3 litres possède, outre les pistons en aluminium « maison », un arbre à cames en tête. La Bentley est fabriquée dans une usine installée à Cricklewood, dans la grande banlieue londonienne, dès qu'un financement est trouvé, en 1921. Le moteur de 3 litres résume si bien les conceptions chères à W.O. Bentley que ce groupe, auquel on a ajouté deux cylindres, est à l'origine du six-cylindres initialement prévu en 4,5 litres, puis porté à 6,6 litres. Et c'est le six-cylindres en question qui, à son tour, perd deux cylindres pour devenir le moteur de la 4,5 litres.
Lorsque la 4,5-litres est présentée en 1927, elle est établie sur le châssis 3 litres à empattement long, modifié au niveau des longerons, qui reçoivent des crosses de renfort à l'arrière. Pour ce premier modèle, la vitesse de pointe frôle les 150 km/h. Entre 1927 et 1930, quelque 720 unités seront produites. Toujours précaires, les finances de Bentley ont longtemps bénéficié du soutien du diamantaire-pilote Woolf Barnato; mais la dépression de 1929 frappe rudement la firme qui, en 1931, entre dans le giron de Rolls-Royce. En une dizaine d'années, un peu plus de 3 000 « vraies » Bentley auront pris la route...

Style
Comme le voulait la tradition de l'époque pour les voitures de grand standing, Bentley vendait ses châssis roulants, sans carrosserie. Il en existait toutefois une « maison », conçue pour les voitures engagées en course. Il s'agissait d'une torpédo quatre places aux lignes très simples, si caractéristique de la 4,5 litres que l'on imagine difficilement aujourd'hui les Bentley de ce type sous un autre aspect, et dans un coloris différent du fameux vert « British racing » . Ce style, inauguré sur la 3 litres et repris sur les 6,6-litres, est maintenant si populaire que bon nombre de châssis habillés à l'origine avec d'autres types de carrosseries ont été purement et simplement reconvertis en torpédos...

L'énorme carter en alliage situé sous le radiateur montre qu'il s'agit d'une version à compresseur.

Toujours au Mans en 1928, la seconde 4,5-litres d'usine (qui ne finira pas la course) passe devant la Lagonda de Samuelson.

La torpédo sport quatre places était dotée d'une grande capote, rarement dépliée.

Au Mans, en 1928, la voiture de Barnato et Rubin en route vers la victoire.

L'équipage Barnato-Rubin savoure le succès du Mans en 1928. Ils ont couvert 2 668 km à 111 km/h de moyenne.

L'écusson ailé de Bentley existait en différents coloris, mais le noir prédominait sur les 4,5-litres, d'où leur dénomination parfois utilisée de « black label ».

W.O. Bentley- au Mans en 1928, avec les deux 4,5-litres. La taille et la hauteur des voitures reflètent les conceptions de Bentley, qui croyait avant tout en la solidité!

Bentley utilisa la même conception de base, et quasiment le même châssis, pour toutes ses voitures.

La carrosserie deux places décapotable de cette 4,5litres est clairement destinée à un usage exclusivement routier.

La suspension arrière, typique avec ses ressorts à lames. Le réservoir d'essence est entouré par une grille de protection.
La 4,5 litres est dotée d'un «saute-vent », qui peut être rabattu même en roulant.

La 4,5 litres à compresseur propose un assortiment d'instruments inouï, comprenant - entre autres! - une montre, un compte-tours et un manomètre de pression de suralimentation.

Extrait de "L'atlas des Bolides" des Editions Atlas